Voici la dernière nouvelle que j'ai écrite.
Si vous le souhaitez vous pouvez la lire et me faire votre critique. Merci...
TRAQUENARD
Il est des gestes qu’on accomplit machinalement et qu’on regrette quelques jours plus tard.
Ainsi avais-je, lundi dernier, fait une boulette avec la lettre que je venais de recevoir et l’avais lancée avec adresse dans la corbeille au fond du bureau d’accueil du garage. Cette lettre émanait d’une collègue de travail qui avait fait un bref passage au service comptabilité. Cela expliquait pourquoi elle me l’avait adressée sur mon lieu de travail. Sur le moment, je m’étais dit :
« Qu’est ce que je vais bien aller faire au milieu de cette fête, invité par une collègue que je connais à peine et que je n’ai pas revue depuis une bonne année ? »
Et puis, le samedi venu, je m’étais souvenu de cette Clémence, de son sourire enjôleur, de ses seins qui pointaient insolemment sous son pull…Et je ne trouvai que de bonnes raisons d’y aller. Je n’avais plus d’attache sentimentale depuis un mois, le match de basket auquel je devais participer avait été reporté en raison d’un incendie survenu dans la salle de l’équipe adverse.
Je fis appel à mes souvenirs : le rendez-vous était fixé à 15 heures, sur la RN 43, à la hauteur du restaurant La Fringale.
« On n’a que le bon temps qu’on se donne ! » me dis-je en revêtant une tenue décontractée de saison.
D’une certaine façon, je me vengeais de ma dernière petite amie qui me reprochait toujours de ne pas savoir m’amuser et profiter du temps présent !
« Moi, casanier ? Comment donc ! Ils allaient voir, tous autant qu’ils étaient ! Sans doute Clémence avait-elle dû raconter aux autres que j’étais timide ! J’allais leur apporter la preuve que je n’avais rien d’un bonnet de nuit ! »
J’arrivai à 14H45 et fus surpris d’être le premier à attendre. Ce ne fut que dix minutes plus tard que trois voitures vinrent se garer derrière la mienne. Je m’attendais à ce que chacun sortît de son véhicule et vint me saluer. Mais il n’en fut rien. A peine si, me dépassant, quelques-uns me gratifièrent d’un petit signe de la main.
Nous formions un petit convoi et je remarquai que les deux voitures qui me précédaient – une Twingo rouge et une vieille Ford fiesta – n’étaient pas immatriculées dans le Pas-de-Calais, pas plus que dans le Nord, mais dans le 57. Les amis de Clémence semblaient donc venir de Moselle. Après tout, Metz n’était pas au bout du monde et, de nos jours, il était relativement fréquent de quitter sa région natale pour trouver du travail, ou se marier.
Au bout d’un petit quart d’heure, la voiture de tête s’engagea dans un chemin de terre. Les autres et moi-même la suivîmes, cahotés dans les nids-de-poule.
Je distinguai une fourgonnette blanche à l’arrêt qui, je l’appris plus tard, était frigorifique et contenait des plats préparés comme chez le traiteur. Tout le monde se mit à sortir les tables et les chaises pliantes du 4/4 qui nous avait ouvert la route. J’essayai de me mêler à l’agitation qui régnait mais, plusieurs fois, on me repoussa poliment. J’eus le temps de nous compter. Il y avait quatre filles ni belles ni laides, et six garçons quelconques, à barbichette ou le crâne rasé. Je ne reconnus pas Clémence parmi les filles, mais, j’appris, quelques minutes plus tard, après que la première bouteille de vin mousseux eut été débouchée, qu’elle n’était pas encore arrivée mais qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Comme elle était l’instigatrice de ces réjouissances et qu’on fêtait ses 30 ans, elle arriverait en retard pour que tous les yeux soient braqués sur elle et sur les vêtements extravagants qu’elle ne manquerait pas de porter ! Je ris à l’unisson, la tête me tournant un peu après le second verre. Je me persuadai que je m’amusais bien, et que tous ces bougres étaient, somme toute, bien sympathiques ! Quand Clémence arriverait, cela apporterait encore un peu de piquant, et comme l’endroit était isolé, on pouvait imaginer comment la fête se terminerait…Ce qui n’était pas pour me déplaire, je l’avoue !
Une fille m’adressa la parole alors que je me régalais avec la mortadelle, le céleri râpé, la tranche de rosbif froid, les tomates cerise…
- Alors y paraît que t’es garagiste ?
- Pas vraiment. Je travaille dans un garage.
- Y paraît qu’ils emballent bien, les mécanos !
Et elle commença à me faire un résumé très décousu des exploits de Pin-Pon dans L’été meurtrier qui séduisait Sophie Marceau.
Je lui répondis qu’elle se trompait, que l’actrice qui jouait dans le film avec Souchon était Adjani, et que c’était le personnage provocant qu’elle incarnait qui aguichait le mécanicien et non l’inverse. Du coup, elle me tourna le dos en haussant les épaules et entreprit une conversation tout aussi futile avec le convive qui était à sa gauche, qui, si je compris bien, travaillait comme garçon de café.
C’est à ce moment là qu’un téléphone portable sonna. Je ne savais pas encore qu’à la suite de cet appel, je ne goûterais ni au fromage ni au dessert mais que, surtout, la fête était prématurément terminée pour moi et que le cauchemar commençait !
Le garçon qui avait l’oreille collée au téléphone faisait des signes de la main pour demander le silence :
- Je t’entends très mal, Clémence…Où tu dis ?...Et t’es sûre que le moteur n’est pas noyé…Ah, c’est c…ça ! Essaie encore…Mais non je m’énerve pas ! Mais tu comprends on est là à t’attendre…Tu aurais pu…Oui…D’accord…Ne quitte pas, tu veux ?
Il nous expliqua tout en terminant son verre de rosé ce que d’ailleurs nous avions tous compris…Il fallait qu’on la dépanne. C’est le moment que choisit ma voisine pour me montrer du doigt :
- Il est là, notre garagiste ! Comme si on l’avait invité rien que pour ça !
Le jeune homme reprit le téléphone et, sans m’avoir demandé mon avis, affirma à sa correspondante que son ancien collègue, en l’occurrence, moi, allait se mettre en route pour la tirer d’embarras.
J’essayai de riposter mais il me tendait déjà ma veste que j’avais déposée sur le coffre de ma voiture :
- Tu peux pas refuser, hein ! D’ailleurs, nous, pour les bagnoles, on n’y connaît que dalle !
Je m’entendis demander où elle était tombée en panne ! Tous les regards étaient braqués sur moi, ce qui empêchait ma volonté de dicter mes actes. J’étais comme un gamin à qui le maître dit d’aller au tableau et qui s’exécute gauchement ! Quand je me levai, quelques applaudissements se firent entendre et quelques sarcasmes, aussi, je dois l’avouer…
Je connaissais l’endroit pour y être souvent passé. Il me fallut à peine dix minutes pour être sur les lieux. Je m’arrêtai à la hauteur de la Saxo qu’on m’avait désignée. Je fis un geste de la main, plutôt grotesque, en direction du véhicule, démonstration d’intérêt que je regrettai immédiatement quand je vis sortir de la voiture, non pas Clémence, mais deux malabars en tee-shirt blanc. Je me dis que je m’étais vraisemblablement trompé de véhicule et m’apprêtai à m’excuser quand l’un des deux hommes me donna un coup de poing au creux de l’estomac, pendant que l’autre m’entraînait vers la Saxo. En quelques secondes, on me bâillonna et on me couvrit les yeux d’un large serre-tête. Des mains gantées fouillèrent mes poches et je me sentis dépouillé de mon téléphone, de mon portefeuille. J’étais au bord de l’évanouissement. Le bandeau sur mes yeux m’écrasait le nez et je respirais avec difficulté. Les mêmes mains qui m’avaient dépossédé de mon bien guidèrent mes doigts vers un objet métallique et m’obligèrent à serrer ce qui ne pouvait être qu’une arme à feu. Puis on me laissa tranquille. La voiture s’arrêta et je fus conduit à l’intérieur d’un local qui sentait le renfermé. On me lia les mains derrière le dos, on m’entrava les pieds, et on m’abandonna, à genoux, dans l’obscurité la plus complète. Je trouvai l’ultime force de demander à mes ravisseurs qu’on m’ôtât mon bandeau. Mais, après une courte discussion à voix basse, ils ne se montrèrent pas disposés à accéder à ma requête.
Combien de temps restai-je dans cette position inconfortable et humiliante ? Je ne sais. Deux heures, un peu moins, sans doute…Quand ils revinrent me chercher, j’eus plus que jamais l’effroi d’être sous peu exécuté. Tant que j’étais leur prisonnier, je ne risquais rien. Mais maintenant ? J’avais vu leurs visages…Entraperçu plus exactement. J’aurais été incapable de les reconnaître, d’ailleurs ! Mais eux ne le savaient pas et même si je leur avais donné l’assurance que je n’étais pas physionomiste, m’auraient-ils cru ?
Après un nouveau déplacement en voiture, on m’enleva mes bâillons et je m’apprêtai à vivre mes dernières secondes sur cette Terre. A mon grand étonnement, ils m’abandonnèrent à l’endroit même où ils m’avaient enlevé et je me retrouvai devant ma voiture que j’aurais bien couvert de baisers si je n’avais pas craint le ridicule. Cette expérience m’avait horriblement bouleversé mais je restai toujours l’homme timide et emprunté que j’avais toujours été, incapable de manifester au grand jour mes états d’âme !
Mes clés étaient dans ma poche ; ils n’avaient fait main basse que sur mon portable et mes papiers. Je restai plusieurs minutes, assis sur mon siège, sonné, ne comprenant pas bien ce qui m’arrivait. Il me fallait aller au plus vite prévenir la police ou les gendarmes, mais je n’arrivais pas à me décider. Je repris le chemin qui devait me mener là où la fête avait commencé. J’obtiendrais vraisemblablement auprès des personnes que j’avais côtoyées pendant le début de ce repas l’aide et les conseils dont j’avais besoin.
L’idée d’un piège qui m’aurait été tendu ne m’effleura que lorsque je me retrouvai dans la prairie où, quelques heures plus tôt, des tables étaient dressées. Tout avait disparu ! Ils avaient plié bagage. Il y avait bien les traces des pneus des voitures, mais tous les rogatons du repas avaient été emportés. Pas un seul mégot de cigarette ne traînait dans l’herbe ! Aucune croûte de fromage, pas le moindre biscuit d’apéritif !
Je me sentis très mal. Mon cœur semblait avoir cessé de battre normalement et je m’en inquiétai. Je pensai à toutes les personnes qui avaient été piégées par les animateurs de la facétieuse Caméra invisible, émission qui m’avait diverti quand je la suivais à la télévision. Mais en aucun cas on ne molestait les personnes comme je l’avais été moi-même !
Je rentrai chez moi, roulant à faible allure, au point que tous les automobilistes qui me suivaient finissaient par me doubler en klaxonnant avec agacement. Encore un paysan qui ne sortait sa voiture que le week-end !
J’étais attendu. Je distinguai les gyrophares des deux voitures de police qui stationnaient devant chez moi. On ne prit pas la peine, dans un premier temps, de m’informer de ce qu’on me reprochait puisqu’il semblait évident que je ne pouvais pas l’ignorer !
Mon voisin, avec lequel j’entretenais des relations plus qu’inamicales, venait d’être assassiné avec une arme qu’on avait découverte dans sa poubelle et sur laquelle on retrouverait, évidemment, mes empreintes digitales. Les véritables assassins avaient ingénieusement glissé sous le meuble hi-fi de la victime une de mes cartes de crédit. Comme si, mon crime commis, et dans l’affolement, j’avais perdu cette précieuse carte ! Il n’en fallait pas plus pour convaincre les enquêteurs de ma culpabilité.
Après avoir été interpellé par les policiers, j’ai été placé en garde à vue. Je n’ai pas reconnu les faits. Je dois comparaître mardi devant le juge d’instruction. Le procureur de la République demandera alors mon placement en détention provisoire…demande que le juge d’instruction ne manquera pas de transmettre au juge des libertés et de la détention…
Je paierai à la place des vrais coupables. Je n’avais aucun alibi. La bande avait mis au point cette mise en scène pour se débarrasser de Victor, ancien juge d’instruction, qui s’était fait beaucoup d’ennemis dans le milieu. Le seul grief que j’avais contre mon voisin, c’était d’avoir, deux ans plus tôt, empoisonné mon chien qu’il n’aimait pas. Souvent je m’étais exprimé sur cette question, au garage, devant mes collègues, et il était plus que probable que Clémence ait eu vent du différend qui m’opposait à ce voisin dont le nom était bien connu.
Ah ! Si j’avais pu produire cette lettre dans laquelle Clémence m’invitait ! Mais comment convaincre police et juges que je m’étais bien rendu à cette invitation ?
Poursuivi pour homicide volontaire, je disposerai des trente années de réclusion criminelle pour revivre le film de cette après-midi mémorable au cours de laquelle je m’étais permis, enfouissant au plus profond de moi mes prédispositions pusillanimes, de m’écrier haut et fort devant ces inconnus :
« Que la fête commence ! »
J’aurais été plus avisé de me taire !
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